Adhésion de la Turquie : une question
fondamentale pour l'avenir de l'Europe
Sommaire :
Rappel du procesus pouvant mener
à l'adhésion de la Turquie
La Turquie n'a pas vocation à
adhérer à l'Union européenne
La question turque révèle
autant l'absence de projet européen que la crise
profonde de notre démocratie
Sortir de l'hypocrisie entretenue
à l'égard du peuple turc
L'UDF, la voix forte et cohérente
pour l'Europe
La question de l'adhésion de la Turquie à
l'Union européenne est essentielle pour l'avenir de
l'Europe. A l'UDF, nous considérons que cet
élargissement modifierait de manière
substantielle la nature du projet européen que nous
portons depuis 50 ans. Nous voulons une Europe politique,
unie, puissante et cohérente. C'est pourquoi, sans
fermer définitivement la porte à ce grand pays
qu'est la Turquie, nous souhaitons que s'établisse un
partenariat privilégié plutôt qu'une
adhésion. Cependant, le 17 décembre 2004, les
25 Chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union, réunis
en Conseil européen, ont décidé
à l'unanimité d'ouvrir les négociations
d'adhésion avec la Turquie à partir du 3
octobre 2005. Le processus est désormais
officiellement enclenché. Il devrait durer plus de 10
ans, mais l'issue ne fait malheureusement aucun doute.
Malgré l'inquiétude de l'opinion publique
française, malgré les vives critiques des
parlementaires, le Président de la République
a été l'un des plus fervents défenseurs
de cette décision qu'il a prise seul, sans aucune
forme de consultation. L'Europe et la démocratie sont
assurément les grandes perdantes de cet
épisode malheureux.
Rappel du processus pouvant mener à
ladhésion de la Turquie
La question de ladhésion de la Turquie à
lUnion européenne nest pas nouvelle. La situation
actuelle est issue dun long processus de rapprochement qui
peut aujourdhui aboutir à louverture officielle des
négociations dadhésion. On peut rappeler les
points importants de cette procédure.
Le premier rapprochement se fait dès 1963 avec l'
Accord
d'association (dit Accord d'Ankara) entre
la Communauté et la Turquie. Cet accord
prévoyait l'établissement graduel d'une union
douanière entre la Communauté et la Turquie -
cette Union douanière a été
réalisée le 1er décembre 1996 - et
envisageait déjà la possibilité pour la
Turquie d'adhérer à l'Union européenne.
La Commission a adopté le 4 mars 1998 la
Communication
"Stratégie européenne pour
la Turquie". Il sagit alors de poser les
bases dune stratégie de
pré-adhésion vis-à-vis de
la Turquie dont les principaux
éléments sont le rapprochement des
législations et la reprise de l'acquis communautaire.
Cette stratégie a été accueillie
favorablement par le Conseil européen de Cardiff des
15 et 16 juin 1998.
Lors du Conseil européen d'Helsinki
de décembre 1999, les chefs d'Etat et de
gouvernement, Jacques Chirac et Lionel Jospin pour la
France, ont reconnu la Turquie comme pays candidat à
l'adhésion. Il est néanmoins souligné
que les négociations ne seront ouvertes que lorsque
les critères politiques seront remplis. Dans
lattente, la Turquie bénéficiera dune
stratégie de pré-adhésion visant
à appuyer et à encourager ses réformes.
Depuis lors, la Commission européenne rend
annuellement un rapport sur les
progrès accomplis par la Turquie sur la voie de
ladhésion examiné par le Parlement
européen. Dans celui du 6 octobre 2004, la Commission
donne un avis positif à louverture sans
délais des négociations officielles. La
question de louverture des négociations a
été définitivement tranchée par
les seuls chefs d'Etat et de gouvernement qui ont
décidé, lors du Conseil
européen du 17 décembre, d'ouvrir
les négociations à partir du 3 octobre 2005.
Cette décision prise à
lunanimité des Etats membres sera lourde
de conséquences.
Si louverture des négociations ne vaut pas
adhésion directe, rappelons qu'il n'est pas
d'exemple où une ouverture de négociations
n'ait mené à une adhésion.
En cas de décision positive, dix
ou quinze ans seront certes nécessaires à la
Turquie pour remplir les critères
dadhésion. Mais il sera alors quasi impossible de ne
pas intégrer la Turquie après cette
échéance. Comment refuser l'adhésion
d'un pays au terme d'un tel processus sauf à infliger
un camouflet sans retour à son peuple ?
Après louverture des négociations, la
Commission propose des positions communes de
négociation qui sont ensuite approuvées
à lunanimité par le Conseil. Le
résultat des négociations est incorporé
dans un Traité dadhésion
soumis au Conseil pour approbation et au Parlement
européen pour accord. Après sa signature, le
Traité dadhésion est transmis aux Etats
membres et au pays candidat pour ratification. Il prend
effet à l'issue du processus d'adoption et le pays
candidat devient alors Etat membre.
La Turquie na pas vocation à adhérer
à lUnion européenne
Le débat sur la Turquie est à la fois mal
posé et révélateur de nos propres
insuffisances. Ce nest pas une question de modalités
qui nous est posée, mais bien la question de ce que
nous voulons et devons faire ensemble. Il ne sagit pas de
savoir si la Turquie réalise les réformes
démocratiques nécessaires pour entrer dans
lUnion européenne. Avec l'adhésion turque, la
question posée est celle de la nature de notre projet
européen. LUDF, dès le sommet dHelsinki en
1999, a toujours exprimé son profond désaccord
à l'intégration de la Turquie dans lUnion
européenne en raison de son incidence
irrémédiable sur la nature du projet européen.
En sétendant sans limites, qui plus est à des
pays dont la géographie européenne est sujette
à caution, lEurope perdrait toute signification et
toute unité. Une extension indéfinie serait
synonyme au mieux de dilution, au pire de dissolution.
L'adhésion de la Turquie, puis demain celle de la
Russie ou du Maghreb, comme le préconise certains,
réduiraient lUnion européenne deviendrait une
simple zone de libre-échange ou dharmonisation du
droit. C'est une vision minimaliste ou
désabusée de l'Union européenne. Ce
nest pas le projet européen que nous portons, celui
hérité des pères fondateurs. Nous
voulons construire une union politique forte qui
défende des valeurs et un modèle de
société original, une Europe puissance qui
tienne sa place sur la scène mondiale à
côté des Etats-Unis ou de la Chine.
L'affirmation que l'adhésion de la Turquie signifie
l'abandon de tout projet européen ambitieux s'appuie
sur quelques constats simples qui sont autant de freins
à une union politique :
Une identité européenne introuvable
Ladhésion de la Turquie rendrait lEurope
frontalière de la Syrie, de lIrak et de lIran.
Historiquement, comme géographiquement, nous sommes
là bien loin de ce qui fonde lEurope.
Pour former une union politique, il faut que des
citoyens aient suffisamment de points communs,
quils partagent les mêmes repères, la
même vision du monde. Sans unité culturelle, il
ny a pas dunité politique.
Une identité démocratique contestable
Si le respect des critères de Copenhague doit
l'y contraindre, rappelons que la question kurde nest pas
réglée. Les droits de cette population sont
encore trop souvent oubliés et les tensions restent
vives. La question de la reconnaissance du génocide
arménien et celle de loccupation militaire dune
partie de Chypre restent entières. Le poids de
l'armée continue de peser sur la
société turque et le respect des droits de
l'homme demeure aléatoire. Si la récente
refonte du code pénal continue de stipuler à
l'article 305 que le simple fait de demander la
reconnaissance du génocide arménien constitue
un crime passible de dix ans de prison. Si le rocambolesque
épisode de la pénalisation, de
l'adultère semble relever d'une opération
tactique du gouvernement à la veille de la
décision de la Commission européenne, il
traduit néanmoins une réalité de la
société traditionnelle turque et pas seulement
un débordement de sa frange la plus conservatrice.
Une dilution annoncée
Il est frappant de constater que les plus fervents
défenseurs dune entrée de la Turquie sont
souvent ceux qui sopposent à la construction dune
Europe unie. Eurosceptiques et partisans dune Europe a
minima soutiennent la logique dune Europe
dispersée qui conduit à la dilution
inévitable de lUnion. Ils savent bien quune
entrée de la Turquie sonnerait le glas de tout projet
politique commun. Cest le sentiment dune partie des
conservateurs britanniques hostiles à lEurope. Cest
aussi lintérêt bien compris de
ladministration américaine. Elle souhaite arrimer la
Turquie au bloc européen pour dévidentes
raisons géostratégiques sachant par ailleurs
quelle en paralyserait durablement lorganisation.
Dans ce débat essentiel à notre avenir commun,
les partisans de ladhésion de la Turquie
avancent deux arguments principaux :
Une union européenne ramenée au
rôle d'organisation régionale
Souvent sincères et généreux, certains
espèrent avec ladhésion turque constituer un
pont entre lOrient et lOccident, entre lislam et notre
héritage judéo-chrétien pour
prévenir un choc annoncé des civilisations.
Cette question est sérieuse et légitime. Elle
mérite considération mais nous ramène
à la question centrale :quelle union voulons-nous ?
Faut-il contraindre des peuples à se fondre à
marche forcée dans un modèle qui nest pas le
leur ? Chacun ne doit-il pas trouver son propre chemin, en
respectant sa culture ? Est-il de lintérêt du
peuple turc lui-même dabandonner ce qui fonde son
identité ? Les populations dAnatolie sont-elles
prêtes à gommer leur histoire ?
Les
partisans reconnaissent le fossé entre les deux
modèles mais acceptent que lun doive céder
à lautre. Ceci nest pas compatible avec
lidée dune Europe unie et forte. Les
identités niées ou contraintes ressortent
tôt ou tard dans des formes exacerbées de
nationalisme.
Il y a pour nous une forme darrogance
à vouloir imposer un modèle de
société, un modèle de démocratie
qui sont les fruits de plusieurs siècles dhistoire
européenne
Il y a enfin un abandon
définitif du projet européen initial pour
lorganisation dune simple zone de paix, de droit,
déchange et de démocratie partagés. La
construction dune simple « ONU régionale
». Les partisans honnêtes de ladhésion
turque ne le nient pas.
Cette volonté de
construction dune aire de paix et de stabilité
trouve pour nous réponse dans un partenariat
privilégié avec la Turquie qui nobère
pas notre ambition dUnion politique.
Une Union européenne frileuse et recroquevillée
Irrecevable en revanche est
laccusation dune Union européenne
recroquevillée en « club chrétien
», incapable de souvrir à un pays
majoritairement musulman. Cest faire bien peu de cas
des millions de concitoyens européens musulmans.
Cest ensuite nier la réalité
européenne où des pays majoritairement
musulmans, comme la Bosnie, sont appelés à
rejoindre lUnion. Nous défendrons leur
candidature. Nous savons enfin que lEurope ne sest pas
construite sur le seul héritage du christianisme,
mais grâce à la fertilisation
croisée de Rome, Athènes et
Jérusalem.
La question turque révèle autant l'absence de
projet européen que la crise profonde de notre démocratie
Un referendum au terme des
négociations !
Inquiet des incidences de la question turque sur
ladoption de la Constitution européenne, le
Président de la République a lancé
lidée dun referendum sur ladhésion au terme
des négociations, dans 10 ou 15 ans. Une telle
proposition semble guidée par la volonté
déluder la question et apparaît très
peu crédible tant elle serait choquante voire
humiliante pour le peuple turc. Ouvrir des
négociations cest accepter à terme
ladhésion. C'est la raison pour laquelle nous
navons eu de cesse, à l'UDF, d'exiger que le
débat ait lieu avant le Conseil européen du 17
décembre, par conviction comme par respect de la
Turquie. Aujourdhui, après avoir
décidé seul, au nom de la France, douvrir les
négociations lors du Conseil européen du 17
décembre, le Président de la République
maintient son intention dorganiser un referendum au terme
des négociations comme unique forme de consultation.
Un Parlement interdit de vote !
LUDF avait demandé avec force et constance
lorganisation dun débat et dun vote au Parlement
avant le 17 décembre afin que les Français
puissent sexprimer, par la voix de leurs
représentants, sur un sujet qui conditionne leur
avenir. Après nombre de revirements, le gouvernement
a finalement accepté un débat sans vote,
cest-à-dire sans permettre à la
représentation nationale de sceller son avis. Ce
nest pourtant pas un privilège qui était
demandé, mais la possibilité pour le Parlement
dexercer ses droits comme le prévoit larticle 88-4
de UDF continuera dutiliser tous les moyens de
procédure pour permettre lexpression du Parlement
sur toutes les questions impliquant notre avenir. Nous ne
pourrons construire une démocratie européenne
en continuant à prendre des décisions sans le
consentement des peuples.
Un domaine réservé !
Le gouvernement sappuie sur une lecture restrictive
de la Constitution réservant au seul Président
de la République les questions dites de politique
étrangère. Il obère la
possibilité pour le Parlement de se prononcer sur un
texte européen en vertu de larticle 88-4. Il est
pour nous choquant de parler de politique
étrangère, lorsque lon traite dune question
européenne aussi importante pour lavenir. LEurope
nest pas létranger. LEurope dessine au quotidien
notre système politique, administratif et culturel et
ne saurait dépendre dun quelconque domaine réservé.
Le malaise de la
démocratie française
Le 17 décembre 2004, le Conseil
européen a définitivement décidé
douvrir les négociations avec la Turquie à
partir du 3 octobre 2005. Nous considérons quil
sagit dune mauvaise nouvelle pour lEurope et pour tous
ceux qui défendent un projet européen
ambitieux. Malheureusement cet épisode a
également révélé létat
très préoccupant dans lequel se trouve notre
démocratie à lheure actuelle. Comment peut-on
prendre seul une décision aussi grave pour notre
avenir commun , sans autre justification quune intervention
télévisée de quelques minutes, sans
jamais prendre en compte lopinion dune population
inquiète, sans même laisser aux
représentants du peuple leur droit de sexprimer? Le
Président de la République a ainsi
montré sa conception monarchique du pouvoir qui est
à lorigine dun profond malaise de la
démocratie en France.
Sortir de l'hypocrisie entretenue à l'égard du
peuple turc
Nous respectons le peuple turc comme nous respectons la
Turquie. Nous respectons la parole de la France comme les
engagements de lEurope à légard de ce grand
pays. Et cest pour cela que lUDF souhaite sortir dune
hypocrisie entretenue sur cette lancinante question. Notre
volonté nest pas de fermer la porte à la
Turquie, mais bien au contraire de renforcer des relations
privilégiées de voisinage.
La Méditerranée est notre lien et notre
patrimoine communs ; nous ne pouvons lignorer. LEurope
unitaire, libre et forte telle que nous la voulons, doit
bâtir avec les pays de la Méditerranée
un ensemble Euro-Méditerranéen. Cette
entité de paix et de stabilité a vocation
à rassembler tous les pays de la
Méditerranée, y compris le Maghreb et
lEgypte, y compris Israël et la Palestine
Cest pourquoi, lUDF aurait préféré que
louverture des négociations le 17 décembre se
fasse sur la base dun contrat clair. Un contrat indiquant
explicitement aux dirigeants turcs deux issues possibles au
terme des négociations : soit ladhésion, soit
un partenariat privilégié inscrit dans le
cadre dune large organisation de voisinage. Mais le
Président de la République ayant
définitivement abandonné lidée de
défendre cette notion de partenariat
privilégié après diverses
tergiversations et comme cela lui était
demandé par de nombreux responsables politiques
français, les conclusions du Conseil européen
ny font pas référence.
Honnêteté et clarté à
légard de la Turquie, voilà ce qui dicte
lattitude de lUDF. En ce sens, nous considérons que
létablissement dun partenariat
privilégié reste la perspective la plus
fructueuse pour résoudre de manière positive
cette question, car la Turquie deviendrait alors le premier
maillon dune communauté de la
Méditerranée liée à lUnion, et
non le dernier élément dune Europe dispersée.
LUDF, la voix forte et cohérente pour l'Europe
Dans le débat politique français, seule lUDF
tente sans relâche depuis 1999 dalerter lopinion sur
limportance de la question turque dans la poursuite de la
construction européenne. Les autres formations
politiques évitent soigneusement un sujet qui fâche
Un PS hésitant :
Empêtré dans sa division interne sur le
traité constitutionnel, le P.S se garde bien de
prendre officiellement position sur la question. Artisan
traditionnel de la construction européenne, il semble
désormais hésiter sur la nature de son projet
européen. Plusieurs dirigeants socialistes paraissent
abandonner tout espoir dunion politique et se ranger
à une simple Europe espace de droit et de
démocratie intégrant la Turquie. Dautres
insistent essentiellement sur le respect de la parole de la
France et sen remettent au processus de négociation
pour la décision. Inquiets de létat de
lopinion française les derniers marquent leur
désapprobation à mi-mot. Dans ces conditions,
la direction du parti préfère ne prendre
aucune position définitive, ménageant ainsi
les susceptibilités de chacun.
Une UMP interdite :
Inquiète dune fronde de lélectorat de
droite, lUMP a décidé de prendre
officiellement position contre ladhésion de la
Turquie à la veille des dernières
élections européennes. Simple posture
électorale ou position pérenne ? Comme au
P.S., on peut penser que les avis divergent en fonction des
interlocuteurs et de leurs convictions européennes.
Rappelons que le Président Jacques Chirac a
été depuis 1999 le principal défenseur
en Europe de la candidature turque. Rappelons que le parti
majoritaire réunit des eurosceptiques comme des
européens convaincus. Le « domaine
réservé » du Président
sérige alors en refuge douillet.
Une UDF fidèle et
cohérente :
Seule lUDF depuis 1999 exprime clairement son
opposition à lentrée de la Turquie dans
lUnion européenne. Elle dénonce labandon du
projet dUnion politique quimpliquerait une telle
adhésion. Désireuse den finir avec
lhypocrisie entretenue à légard du peuple
turc, lUDF se prononce sans ambiguïté pour
linstauration dun partenariat privilégié au
sein dune entité de paix et de stabilité
euro-méditérranéenne.